Entretien avec Gilles Reithinger, évêque auxiliaire du Diocèse de Strasbourg

PUBLIÉ LE 2 mars 2022à 17:40:28 par sac_mar

Monseigneur, nous souhaiterions revenir sur votre expérience dans le cadre des Missions étrangères de Paris, expérience qui vous a porté à beaucoup voyager, à rencontrer d’autres cultures, d’autres traditions religieuses et à apprendre d’autres langues.

Tout d’abord, pouvez-vous nous décrire ce qu’est un « père missionnaire » et si cela a été une vocation pour vous de le devenir ?

Pour répondre d’abord à votre seconde question, oui, cela s’est imposé à moi dès mon entrée au séminaire. Je m’en étais ouvert à Monseigneur Brand qui était alors archevêque de Strasbourg et je lui avais confié que je ressentais cet appel à devenir prêtre et que je souhaitais aller au-delà de nos frontières. Et c’est finalement ce qui s’est fait.

En second lieu, il est important de poser la chose : quand on ressent cet appel à partir au loin, il y a deux attitudes possibles qui peuvent être illustrées par la différence qui existe entre le touriste et le voyageur : le touriste pense déjà à son retour lorsqu’il est à l’aéroport, le voyageur, lui, ne sait même pas quand il va revenir.

Être ce que l’on appelle un père missionnaire, c’est donc aujourd’hui être envoyé d’un endroit vers un autre pour un itinéraire, une itinérance, un voyage dont on ne connaît pas vraiment la durée mais dont le but est tout d’abord d’aller à la rencontre de l’autre. Dans mon cas, ce fut à Madagascar puis à Singapour et dans le monde chinois. Toutefois, être père missionnaire ne consiste pas à emporter avec soi sa culture dans le but de l’exporter en Orient. Il s’agit avant tout d’assumer d’être qui l’on est, c’est-à-dire d’emporter avec soi tout son bagage existentiel, non pas dans le but de l’imposer aux autres, mais dans celui d’être solide et d’aller à la rencontre de l’autre pourvu de cette solidité. On ne deviendra jamais asiatique, ou africain par exemple. Il est donc important de rester ce que l’on est et d’être doté d’une réelle colonne vertébrale.

Depuis le XVIIème siècle, au sein des Missions étrangères, c’est la même « méthode », si je puis dire : en arrivant, dans un premier temps, on ne dit rien, on ne fait rien mais on est dans cet état de contemplation active qui ouvre à l’apprentissage de la langue, de la culture, à la rencontre des ethnies qui constituent un pays et aux religions qui s’y trouvent. Et progressivement, pendant plusieurs années, on essaye de comprendre ce peuple qui nous accueille et d’en faire partie. Pour entrer dans ce dialogue, il est nécessaire d’avoir cette attitude contemplative, fondée sur la curiosité, sur la découverte et qui s’appuie sur un travail sérieux d’apprentissage. Il est donc impératif de labourer le terrain, de rencontrer les gens et de pouvoir échanger dans leurs langues, d’aller visiter des temples, des lieux de culte, des lieux sacrés, de découvrir aussi comment la communauté chrétienne s’est installée et s’est forgée, de façon à ne pas plaquer un regard occidental sur une réalité orientale.

Le but des Missions étrangères n’est pas d’étendre l’Europe à l’étranger, mais bien de se poser en tant que partenaire et de vivre un partenariat local en mettant nos compétences, notre foi, toutes nos dispositions intérieures et toutes nos capacités au service d’un pays et d’un peuple. Nous partons pour être témoins, nous avons une attitude de curiosité saine, une attitude de voyageur, celle de l’explorateur, du découvreur. Attitude qui, à mon sens, se place d’ailleurs totalement dans la tradition et la longue histoire de la Région Grand Est, et particulièrement de l’Alsace : savez-vous qu’au XIXème siècle, des milliers de missionnaires sont partis – issus aussi d’autres Églises-  dont plus d’un quart dans le monde étaient alsaciens ? Cet enthousiasme et cet appel à aller au loin est probablement dû à la particularité de l’Alsace d’être un lieu de passage, une terre de rencontre entre les peuples. La condition de « frontalier » nous rend ouvert à l’autre…

Aujourd’hui, des personnes partent pour des missions humanitaires, des médecins, des infirmiers, des vétérinaires, des électriciens, etc. Ils se placent aussi dans la grande histoire de ceux qui partaient au loin il y a des siècles, qui souhaitaient ouvrir leurs horizons et grands leurs cœurs pour aller à la rencontre de l’autre. Et puis, pour ce qui me concerne, quand je voyage, j’aime à me dire, « Je vais voir à quoi Dieu ressemble à l’étranger » !

Concrètement, que se passe-t-il sur place ? Vous arrivez dans un pays, quelles sont les actions concrètes qui sont portées par l’Église sur ces territoires ?

Concrètement, nous sommes aujourd’hui à un moment unique et qui est, à mes yeux, une bonne nouvelle, une nouvelle étape dans l’histoire de la Mission. Pour revenir un peu en arrière, les Missions à l’étranger étaient dirigées, avant le XVIIème siècle par les rois d’Espagne et du Portugal qui envoyaient leurs flottes sur les océans avec des missionnaires. C’est ce que l’on appelait les Padroado(1). A partir du XVIIème siècle, précisément, il y a 400 ans, à un jour près, c’est-à-dire le 6 janvier 1622 (notre entretien a lieu le 7 janvier 2022) à Rome, a eu lieu la création de ce qu’on appelle le dicastère Propaganda fide, en fait, la Congrégation pour l’évangélisation des peuples née de l’intuition du pape Grégoire XV. A partir de cette date, l’envoi de missionnaires était indépendant des pouvoirs temporels ; c’est le début de l’indépendance des missions et de la création des communautés chrétiennes locales. Pour cela, il était demandé d’aller à la rencontre de l’autre et d’apprendre la langue locale de façon à être en capacité de traduire les Évangiles dans cette langue. Ainsi, il était plus aisé d’en témoigner et de les proposer aux peuples des contrées où les missionnaires étaient envoyés.  Vous voyez, nous n’avons rien inventé qui soit récent !

Cela nous conduit vers une grande période qui va, pratiquement, du XVIIème siècle jusqu’à Vatican II. A ce moment-là, sont envoyées beaucoup de congrégations missionnaires, ce sont les grands départs que nous avons évoqués et dans lesquels les Alsaciens étaient si nombreux. Les témoignages qui sont à notre disposition décrivent à quel point ces personnes étaient immergées au cœur du peuple au sein duquel elles vivaient. Celles qui ont dû revenir en Europe à la fin de leur vie vivaient d’ailleurs un véritable traumatisme ; elles étaient comme un poisson d’eau de mer qu’on ramenait en eau douce.

Aujourd’hui, après 2000 ans et pour la première fois, ce que l’on appelle les Églises de mission d’Afrique, d’Asie, d’Amérique du Sud et d’Océanie ne sont plus les extensions de l’Europe mais sont réellement des Églises locales, des communautés chrétiennes locales avec chacune des laïcs locaux, des évêques, des prêtres, des diacres qui sont toutes et tous des actrices et des acteurs locaux.  Elles ne sont plus dirigées ou commanditées depuis l’Occident tout en demeurant évidemment en communion avec Rome qui forme l’Église universelle. C’est un nouveau stade de maturité de notre Eglise et, à mes yeux, c’est une bonne nouvelle, une bonne chose.

Comment s’est passé votre rencontre avec des traditions religieuses différentes ? Avec le bouddhisme, l’hindouisme, l’islam ?

J’ai toujours été émerveillé de pouvoir découvrir des pays, de rencontrer des civilisations, des peuples qui vivent depuis des millénaires des traditions religieuses et dont certains se trouvent dans des territoires très reculés.

Si je prends pour exemple Singapour qui est un monde en miniature où toutes les grandes religions sont présentes, il y est indispensable de vivre en articulation les uns avec les autres car il n’est pas envisageable, sur un territoire comme cela, de faire autrement. La législation locale oblige également à avoir une approche positive de la rencontre interreligieuse, en amenant chaque religion à montrer ce qu’elle a de meilleur et non pas à critiquer et à pointer du doigt les autres. L’enjeu de ce dialogue, de cette vie commune, est de montrer ce qu’il y a de beau à vivre dans sa religion.

Et ça marche ?

Oui, ça marche ! Il est vrai que le bouddhisme nous rappelle le sens de la méditation et de la profondeur, l’islam la grandeur de Dieu, et d’autres religions, l’attention à la création.  Je pense, par exemple, au taoïsme ou au shintoïsme qui parlent de l’ordonnancement dans la création, de la place des végétaux et des animaux et comment nous faisons tous partie de la Création.

Et c’est ce que nous pouvons faire ici : ne pas voir un obstacle en rencontrant l’autre. Il ne s’agit évidemment pas d’être naïf à l’égard de personnes – et cela peut arriver chez nous aussi – qui ont des valeurs contraires aux valeurs de la République ou opposées à notre projet de vie commun. Rencontrons les autres différents, qu’ils soient croyants ou non-croyants et essayons d’entrer dans ce dialogue car il a la vertu de nous faire remettre en question, de nous permettre de découvrir une autre facette de nous-même et de nous inviter à approfondir tel ou tel aspect de notre foi ou de notre personne ! J’évoquais la méditation, la prière, l’attention à la Création, à notre monde, à ce que le Pape François appelle « la Maison commune ». Être en dialogue, c’est aussi avoir conscience que l’autre et soi-même, nous sommes des éléments de cette « Maison commune », et que nous pouvons ressentir chacun à sa manière, la grandeur de Dieu, de ce qui nous dépasse…

En tant qu’évêque, comment souhaitez-vous vous impliquer dans le dialogue interreligieux ou comment vous y impliquez-vous déjà sur le territoire alsacien ?

Très concrètement, j’applique ce que j’ai vécu à l’étranger. Bien que je sois mulhousien et que je revienne chez moi, j’ai été absent pendant plus de vingt-cinq ans et en un quart de siècle, les choses ont beaucoup changé. Je suis dans cette phase où je laboure le terrain : je vais à la rencontre des gens, je découvre, je lis, j’écoute, je regarde des reportages et je redécouvre ma si belle région que ce soit du point de vue du tissu humain, des cultures locales que l’on trouve en Alsace et dans le Grand Est mais aussi du point de vue politique, économique, religieux et pluri-religieux. Je m’intéresse aussi à des personnes de tous âges, je vais à la rencontre des adultes mais aussi des plus jeunes. Il m’arrive de me rendre dans des lycées ou des collèges afin d’écouter ce que les plus jeunes ont à nous dire. Je n’arrive pas avec une recette toute faite : je suis vraiment dans la phase qui est l’attitude missionnaire, qui est d’être à l’écoute, dans la contemplation et dans ce qui est dit dans la Bible « de demeurer au milieu de son peuple ». Donc, je demeure là, en Alsace, j’écoute, je porte tout cela dans mes prières, je contemple.

Quel est le fuit de vos premiers regards ?

Je suis vraiment émerveillé par le dynamisme de notre région. Je vois un tissu associatif qui est absolument gigantesque et très dynamique. Je vois aussi de jeunes entrepreneurs, des startups qui se créent un peu partout. Je vois aussi le souci de l’écologie, des circuits courts, des projets locaux, le souci de notre manière d’être et de la qualité de vie, l’attention à la nature, toutes choses qui rejoignent « Laudato Si » l’encyclique du pape François. J’observe également que les religions présentes montrent un réel dynamisme.

Je suis chargé de mener au sein du Diocèse la réflexion synodale(2) à laquelle le Pape François nous a appelé. Et justement, il s’agit pour moi d’être à l’écoute de toutes les réalités qui forment cette région et de voir comment l’Église catholique peut apporter sa pierre à l’édifice et participer à la vie et à la vitalité de notre territoire.

Finalement, vous êtes un acteur de terrain ?

Oui ! Je ne suis pas un évêque de bureau ! J’ai tout de suite dit qu’il ne fallait pas me chercher dans mon bureau car c’est un lieu où je ne serai pas souvent ! Par ailleurs, un autre volet m’a été confié qui me fait aussi beaucoup voyager en Alsace : la présidence de la Fédération de Charité-Caritas Alsace, rôle qui m’amène à me déplacer beaucoup y compris dans le Grand Est avec le réseau Secours Catholique- Caritas.

Vous savez, par la charité et la solidarité, qui ne sont pas condescendance, nous avons vocation à avancer main dans la main avec toutes les personnes qui sont en situation de précarité. Là, nous sommes aussi dans l’interreligieux car nous pouvons rencontrer des Catholiques, des Protestants, des Musulmans, des Bouddhistes…. Et nous voyons alors que la charité, c’est-à-dire l’amour, nous unit.

 

(1) Padroado (mot portugais pour Patronage) était un arrangement complexe de droits et obligations concédés, ou formellement imposés, par les papes aux souverains et royaumes du Portugal et d’Espagne (le Patronato) pour promouvoir et coordonner l’évangélisation des territoires nouvellement découverts et colonisés. (Source Wikipédia)

(2) Synode de la synodalité : « L’Église de Dieu est convoquée en Synode : un temps d’écoute, de dialogue et de discernement que l’Église tout entière entend mener au cours des deux prochaines années afin de mieux répondre à sa mission d’annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ au monde entier. C’est un évènement important de l’Église locale et universelle, un évènement qui concerne tous les chrétiens fidèles laïcs, clercs et personnes consacrées ».(source Eglise catholique en France)

 

 

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