Focus sur l’ouvrage « Kaddish pour un prof »

PUBLIÉ LE 24 mai 2022à 10:19:10 par sac_mar

          

« Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers,

Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés… »

En lisant l’ouvrage de Laurence Jost-Lienhard, Kaddish pour un prof, il est difficile de ne pas penser à ce chant magnifique que Jean Ferrat écrivit aussi pour son père, déporté et mort à Auschwitz. Car, dans l’un de ces wagons plombés a été jeté un enseignant dont le nom a pu être rappelé à la mémoire commune par le remarquable travail d’une professeure et de ses élèves.

Et l’ouvrage Kaddish pour un prof est, sous ses airs de livre d’histoire rassemblant documents, photos et témoignages, un ouvrage profondément poignant.

Laurence Jost-Lienhard est une professeure d’histoire passionnée : passionnée par l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, par son métier, par le travail qu’elle mène avec ses élèves, par l’Alsace aussi et par ce monde juif d’hier qu’elle a appris à connaître depuis des années en posant questions et actes forts auprès de la communauté juive. Laurence Jost-Lienhard est professeure d’Histoire au lycée Adrien Zeller de Bouxwiller depuis 2003. Elle ne savait pas qu’il y avait eu des victimes de la Shoah au sein de son établissement. Ses élèves non plus, aucun élève d’aucune classe, ne le savaient.

Né d’un travail « titanesque », pour reprendre le terme du Grand Rabbin Harold Weill dans sa préface, cet ouvrage est le fruit de recherches entreprises suite à la découverte, dans les archives du lycée, d’un courrier du 16 juillet 1940 émanant des autorités nazies : document issu de la politique du Judenrein[1], celui-ci demandait à l’autorité allemande présente sur le territoire de Saverne d’effectuer « le recensement des personnels juifs et des « trop francophiles » » de ce qui était, à l’époque, le collège de garçons de Bouxwiller. Dans l’enveloppe qui contenait ce document se trouvaient non seulement la demande mais aussi la réponse et deux noms y retinrent particulièrement l’attention de la professeure : Maurice Bloch (BLOCH Moritz, Oberlehrer) et Max Gugenheim (Rabbiner und Religionslehrer). Curieuse de savoir ce qu’ils étaient devenus, Laurence Jost-Lienhard procéda à quelques recherches dans les archives du Mémorial de la Shoah où elle emmène régulièrement ses élèves.  Elle s’aperçut alors que Maurice Bloch avait été déporté à Auschwitz par le convoi 62 du 20 novembre 1943 et y était mort.

Pourquoi y avait-il des enseignants et des élèves juifs dans le collège de Bouxwiller ? Qui était ce rabbin Gugenheim ? Quelle était leur histoire commune ? Quelles furent leurs histoires personnelles ? Comment ces histoires-là s’écrivent-elles aujourd’hui au sein de la Grande Histoire ?

Durant deux années, les élèves de 1ère et de terminale L, puis un groupe de LRA (Langue Régionale d’Alsace) travaillera au dépouillement de centaines de documents issus des archives du lycée.  Allant de 1919 à 1940, ils couvrent le temps de présence de Maurice Bloch en tant qu’enseignant au collège de Bouxwiller. Mais ils vont aussi permettre de découvrir qu’il y eut des élèves qui furent concernés par la politique du Judenrein et dont certains connurent un destin tragique. Car, dans l’ouvrage Kaddish pour un prof, nous lisons aussi la vie d’autres personnes, familles, amis, élèves de la même classe, tous ayant vécu ou étant passés par Bouxwiller.  Des gens simples qui furent les victimes d’une idéologie abominable et dont, justement, la simplicité devient pour le lecteur un écho de vie reconnaissable tant elle nous est familière.

A ce travail s’ajouteront des recherches dans les registres d’Etat civil, des réponses aux appels à projets proposés par la Région Grand Est dans le cadre de voyages d’études à Auschwitz, des visites au Mémorial de la Shoah, tout un ensemble d’actions qui permettront d’apporter des éléments de connaissance, de réflexion et de compréhension. La découverte des photos de Maurice Bloch et des élèves assassinés sera naturellement le déclencheur le plus fort de l’intérêt que les jeunes porteront à ce projet. En effet, il sera dès lors plus aisé de rendre aux chiffres une part d’humanité en associant des visages, des attitudes et la spécificité d’une manière de s’habiller.  Et grâce à ce travail de fourmi, la vie d’un professeur « enseignant intelligent et bon, connaissant très bien les langues qu’il enseignait, le latin et le grec » se dessinera petit à petit.

En menant cette sorte « d’enquête policière » avec ses élèves, Laurence Jost-Lienhard leur a proposé également de prendre le temps de poser un regard sur « l’Autre », sur celui dont on estime qu’il est différent, celui que les lois rejettent, celui dont l’absence sera marquée à jamais par le sceau de l’incompréhension. Les dernières classes à avoir travaillé sur ce projet ont été les classes de STMG[2]. Toutes proportions gardées, leurs élèves se sentent parfois rejetés car ce sont des classes qui peuvent être mises en marge des filières générales. L’écho s’est donc fait tout seul et la professeure a trouvé là un certain terrain de compréhension de ce que les élèves juifs ont pu ressentir. Des questions ont été posées : « Que peut-on faire pour que cela ne recommence pas ? » dont celle sans réponse : « Comment des hommes peuvent-ils faire cela à d’autres hommes ? ». Ayant gagné en confiance, en solidarité et en humanité, ces élèves ont demandé, à la sortie de leur visite au Mémorial de la Shoah en décembre 2015, à aller au Bataclan tout juste théâtre d’un attentat. Ils ont souhaité partager un moment de silence, pour, peut-être, regarder en face l’horreur de notre temps. Les adolescents accompagnés par Laurence Jost-Lienhard ne sont pas forcément très expressifs mais ils peuvent s’exprimer par leurs actes et sait-on jamais, des graines plantées surgira peut-être plus d’humanité.

Maurice Bloch était un professeur de grec et de latin. Un humaniste dévoué à ses élèves. Lorsque nous demandons à Laurence Jost-Lienhard quelles relations elle a tissées avec lui, elle répond que « presque tous les jours elle passe devant son Stopelstein[3], que c’est un collègue évidemment mais aussi une sorte de grand-père, qu’il est devenu quelqu’un de très proche ». Dans les archives du lycée se trouvent les classeurs qui contiennent les dossiers de tous les professeurs avec les avis de notation. Les documents d’aujourd’hui sont les mêmes que ceux d’hier, le relai a été passé malgré tout. Lorsque les professeurs partent à la retraite, leurs dossiers sont versés aux Archives Départementales mais celui de Laurence Jost- Lienhard ne retrouvera pas celui de Maurice Bloch car son dossier est tout simplement absent de ces archives. Comme celui d’un autre professeur, Lucien Dreyfuss, sur l’histoire duquel une collègue de Marseille a travaillé avec ses élèves et qui fut déporté par le même convoi. Est-ce que les autorités de Vichy ont caché ces dossiers ? Les autorités allemandes ? Le mystère demeure à ce jour….

Le film documentaire Kaddish pour un prof, fruit du travail de plusieurs générations d’élèves et de leur professeur qui met en lumière le destin funeste de Maurice Bloch, a été présenté en novembre 2019 au lycée en présence du grand Rabbin du Bas-Rhin Harold Weill et de membres de la famille de Maurice Bloch.  

Le travail des élèves de 1ère STMG (devenue Terminale SMTG) et de leur professeur a été récompensé par le Prix de la Fondation Annie et Charles Corin en 2020. Il a également été récompensé en 2020 par le Prix d’éducation citoyenne décerné par les membres de l’Ordre national du mérite (section Bas-Rhin).

Dans le cadre de son investissement envers les lycéens du Grand Est autour du travail de mémoire et de la lutte contre l’antisémitisme, l’édition du livre Kaddish pour un prof  a été soutenue par la Région Grand Est. Un exemplaire en a été envoyé à tous les lycées du territoire.

Kaddish pour un prof est paru aux Editions Secrets de Pays, Collection Histoire et Mémoires

[1] Judenrein : Le néologisme « judenrein » (on dit aussi « judenfrei ») aurait été inventé en Autriche, en 1924, par un entraîneur qui se flattait d’avoir une équipe sans juif. Il signifie en effet : « sans juif ».

[2] Sciences et technologies du management et de la gestion

[3] Les Stolpersteine sont une création de l’artiste berlinois Gunter Demnig. Ce sont des pavés de béton de dix centimètres de côté enfoncés dans le sol. La face supérieure est recouverte d’une plaque en laiton qui honore la mémoire d’une victime du nazisme.

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