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Rencontre avec Saïd Aalla, président de la grande mosquée de Strasbourg

La grande mosquée de Strasbourg va fêter ses dix ans du 23 au 30 septembre 2022.  Quels sentiments cela vous inspire-t-il ?

Que le temps passe vite ! 10 ans déjà ! Je ressens surtout un sentiment de fierté :  en 10 ans, la mosquée a pris ses marques en devenant la plus importante institution musulmane de notre région. Les Musulmans en sont fiers et nos concitoyens l’ont adoptée.  Et puis surtout, cette mosquée a été réalisée en partenariat avec les collectivités locales, ce qui fait qu’il ne s’agit pas là d’un projet mené uniquement à l’adresse des Musulmans ; c’est un projet alsacien et strasbourgeois, que chaque citoyen peut s’approprier. Nous accueillons à la mosquée toute personne qui souhaite la visiter, croyants ou non-croyants. Elle est ouverte sur la cité.

C’est aussi un sentiment plaisant et rassurant que de voir qu’après ces 10 années, la jeunesse est désormais présente pour assurer le relai ; il y a eu, avant nous, une génération de bâtisseurs et nous allons d’ailleurs profiter de ce temps de fête pour leur rendre hommage. Aujourd’hui, il y a une jeune génération qui prend le relai et qui est en phase avec son temps. Nous comptons sur elle pour continuer le chemin.

Vous étiez présent à l’inauguration de la mosquée le 27 septembre 2012, quel est le moment qui vous a le plus marqué ?

Ce qui m’a le plus marqué, c’est de voir la diversité des personnes qui étaient présentes ou représentées, car nous avions manqué de place pour accueillir tout le monde. Il y avait beaucoup de responsables politiques et religieux.  La séquence la plus importante à mes yeux réside dans la parole commune portée par les cultes et exprimée par le grand rabbin Gutmann[1].  C’était un instant fort dans un moment aussi symbolique que celui-ci à savoir l’inauguration d’un lieu de culte musulman, le premier dans notre région.

Présider une mosquée en Alsace, c’est une chance ?

Je ne sais pas si nos amis des autres régions peuvent penser les choses différemment mais oui, nous avons de la chance d’être en Alsace. Ici, le rapport à la religion est paisible et nous n’avons pas le même type de rapports conflictuels que l’on peut trouver dans d’autres régions. Nous sommes évidemment parfois influencés par des histoires nationales, nous ne sommes pas à l’abri de ce qui se raconte dans les médias mais il n’en demeure pas moins que le citoyen d’ici vit un rapport serein avec les religions ; même s’il n’est pas croyant lui-même, même s’il n’est pas pratiquant, il n’y a pas d’hostilité flagrante. En Alsace, le réseau interreligieux est très puissant, c’est un levier très important sur lequel on peut s’appuyer. Le fait religieux est présent dans la cité, il est régulièrement invité dans le paysage sociétal et il est présent au sein de nos institutions, que ce soit à la Région Grand Est avec le Comité interreligieux auprès de la Région – ce qui est tout de même un phénomène exceptionnel dans une collectivité- , ou par le fait que des élus et des chargés de mission soient en charge de cette thématique au sein des trois collectivités territoriales : Ville, Collectivité Européenne d’Alsace et je viens de le mentionner, Région Grand Est.  Si nous ajoutons à cela la relation qui existe entre les différents cultes, on voit qu’il y a ce qu’il faut pour créer une ambiance fraternelle. Quand une communauté traverse une difficulté, tout le monde se met derrière et quand il y a des moments de joie, tout le monde est présent aussi.

Pour réaliser cette mosquée, nous avions le choix entre deux façons de faire : soit en achetant nous-même un terrain et en faisant les choses en restant renfermés dans notre communauté soit en sollicitant la société civile par la demande de l’obtention d’un bail emphytéotique.  C’est le choix que nous avons fait et ceci, comme je l’ai expliqué plus haut, pour que tous nos concitoyens puissent accompagner ce projet. Ici, les trois collectivités ont été présentes pour accompagner, puis pour subventionner la construction de ce que nous appelons « La grande mosquée de Strasbourg », ce qui est, je le redis, exceptionnel en France.  Lors du concours d’architecture, les élus de ces collectivités étaient représentés de même que les architectes et les services d’urbanisme municipaux ainsi que les représentants de cultes. Un des bureaux d’architecture avait proposé un projet très proche de ce que l’on peut voir dans un pays maghrébin et nous l’avons rejeté car, tout simplement, ce n’était pas un projet pour Strasbourg. Nous souhaitions un projet qui s’inspire un peu de l’architecture alsacienne, qui s’intègre parfaitement dans le paysage avoisinant et qui ne heurte pas l’œil.  Et puis il y avait eu la déclaration de 1998 des quatre cultes reconnus[2], qui a permis de convaincre les politiques que les musulmans avaient besoin d’un lieu de culte digne, qu’ils avaient le droit de l’avoir. Cet appui de la part des quatre cultes nous a rendu service à nous mais il a aussi facilité la prise de décision politique, les élus hésitant à s’aventurer dans ce premier projet de construction de mosquée. Je rappelle qu’au moment où il a été mis sur les rails, il n’y avait aucun antécédent ici et nous n’avions aucune expérience. Par le soutien des autres cultes, notre position s’est trouvée confortée. Tout ce climat-là rend notre région hors du commun. Je pense qu’elle devrait servir de laboratoire et de modèle pour le reste de la France mais malheureusement tout le monde ne l’entend pas de cette oreille. C’est dommage.

Comment voyez-vous l’avenir des citoyens français musulmans sur notre territoire ?

Les Musulmans présents sur notre territoire sont, pour la plupart, des citoyens français. Ils sont bien intégrés, la France est leur pays. Pourtant, de nos jours, un Musulman n’est pas systématiquement perçu comme un citoyen français de confession musulmane, on perçoit d’abord sa religion puis sa citoyenneté. C’est regrettable. La jeunesse d’aujourd’hui qui est issue de parents ou de grands-parents, voire d’arrières grands-parents émigrés, sont Français et fiers de l’être. Quand les jeunes vont dans leur pays d’origine pendant les vacances ou autre, ils se sentent comme des Français en vacances.  Ils ne parlent plus, pour la plupart d’entre eux, la langue du pays, bien que certains aient fait de cette double appartenance une vraie richesse.  Je pense qu’il est temps de cesser de renvoyer notre jeunesse à ses ancêtres, à ses origines et qu’il est temps de la traiter comme des citoyens à part entière.

Par ailleurs, la société traverse régulièrement des moments difficiles, des moments de crainte, d’interrogation, de doutes, et ces moment-là rejaillissent parfois sur la communauté musulmane. L’islam occupe aujourd’hui une partie importante dans le débat public et est souvent présent dans les débats de société. Je pense que l’islam a aujourd’hui passé le cap de l’interrogation quant à la nécessité de sa présence sur notre territoire, il est là, il fait partie du paysage. Bien sûr, cela revient amplement à la communauté musulmane d’organiser son champ religieux pour qu’il puisse être plus adapté et en phase avec la réalité. Nous connaissons quelques difficultés mais je crois qu’il y a assez de maturité chez les responsables musulmans, notamment religieux, et dans une grande partie de notre communauté, pour avoir une conscience vive du rôle que nous devons jouer dans l’amélioration de notre image qui est parfois encore trop négative. Ceci dit, il faut toutefois souligner que, par moment, nous subissons les répercussions de choses dont nous ne sommes pas responsables et qui nous mettent dans la situation de nous justifier pour des faits dont nous ne sommes pas à l’origine.

Cette notion d’Islam de France ou d’Islam en France, comment la comprenez-vous ?

Je comprends que l’islam doit s’adapter au contexte et qu’il le fait parfaitement. Si je mesure le chemin parcouru depuis les années 80 -car c’est à cette période-là que la première mosquée a été achetée à Strasbourg en 1982-, que je mesure le chemin parcouru jusqu’en 2012 -inauguration de la grande mosquée- et celui parcouru jusqu’à maintenant, je vois un chemin formidable durant lequel la communauté a évolué et a appris à vivre avec ses concitoyens. Je crois que l’Islam de France est là, dans sa maturité, dans son intégration, dans le sentiment d’aisance qui a grandi. Je comprends « l’Islam de France » comme un islam qui est en phase avec ses concitoyens, avec les valeurs de la République qui l’a accueilli. Je crois que c’est cela l’Islam de France et rien d’autre.

Il y a environ 2500 mosquées en France : est-ce que l’on peut lire, dans ce chiffre, une réponse positive de la part de la France dans son accueil de la communauté musulmane, même si cela a pris un certain temps ?  Finalement, on ne peut pas dire qu’il n’y ait pas eu d’accueil ?

Non, on ne peut pas le dire. Il est important de reconnaître les efforts faits par les pouvoirs publics. Et effectivement, le nombre de mosquée qui est à ce jour de 2500 à 3000 sur le territoire national montre qu’il y a eu un accompagnement des pouvoirs publics pour permettre aux citoyens musulmans de mieux s’intégrer.  Il n’y a pas de financement mais il y a la mise en œuvre de facilités pour l’acquisition des terrains par le biais de baux emphytéotiques par exemple, ou par des mises à disposition de locaux. Aujourd’hui, si on regarde en Alsace et tout particulièrement à Strasbourg et dans l’Eurométropole, on voit qu’il n’y a pas un quartier qui ne soit doté d’un lieu de culte.  On est sorti de « l’islam des caves », de « l’islam des appartements » et les musulmans peuvent désormais fréquenter des lieux dignes. Mais je tiens à souligner encore que le changement s’est aussi fait au niveau de la communauté, voyez comme la mentalité a changé, a évolué, comment elle a intégré les valeurs du pays. Reste que ce n’est pas toujours parfait mais il y a eu et il y a toujours des efforts considérables qu’il faut saluer.

Qui sont faits de part et d’autre ; c’est un chemin commun ?

Tout à fait.

Qu’est-ce que vous diriez à cette jeunesse qui se cherche dans son identité, dans son rapport à la religion musulmane, parfois avec beaucoup de naïveté, parfois avec de la violence. Qu’est-ce que vous auriez envie de lui dire aujourdhui ? Comment avez-vous envie de lui prendre (ou tendre) la main ?

Nous sommes parfois dans une certaine contradiction malgré les 2500 mosquées dont nous venons de parler car nous manquons tout de même de lieux de cultes. Je m’explique : durant les années 1980-1990, les pouvoirs publics ne se sont pas rendus compte du besoin des communautés en matière de locaux dignes pour pouvoir encadrer la pratique religieuse. Ce faisant, on a laissé à l’écart des lieux de culte une grande partie de la communauté musulmane, les jeunes tout particulièrement, ce qui fait qu’aujourd’hui ce sont Internet et les réseaux sociaux qui posent le cadre (un certain cadre) de l’Islam par la bouche de personnes malveillantes qui trouvent là des proies faciles.  On regarde les quelques ratés de l’encadrement car il y en a et il y en aura peut-être encore mais il faut aussi regarder toute la jeunesse qui a été sauvée par les lieux de culte. Je crois que lorsque les jeunes fréquentent les mosquées, ils s’immunisent contre ces dérives.  Si nous n’avions pas ces lieux, si nous n’avions pas ces imams qui s’impliquent dans la vie quotidienne des croyants, nous connaîtrions des conséquences plus dramatiques que celles que nous connaissons aujourd’hui. Il y a encore des efforts à faire, bien sûr, et c’est pour cela que la grande mosquée ne se contente pas d’œuvrer à l’intérieur de ses murs mais qu’elle s’active aussi à l’extérieur. Son but est de toucher cette partie de la communauté qui ne fréquente pas les lieux de culte. Nous allons à la rencontre de ces jeunes qui sont désintéressés ou bien qui ne sont pas convaincus par le fait de fréquenter une mosquée, ou pour qui la religion n’est pas la priorité, mais qui sont tout de même des proies faciles pour les réseaux malveillants. Malheureusement, nous n’avons pas assez de moyens pour toucher tout le monde et il est clair qu’aujourd’hui les réseaux sociaux font beaucoup de dégâts. Heureusement que nous avons une partie de nos imams qui sont jeunes, qui connaissent les réseaux sociaux et qui y sont également présents. Ils essayent de modifier la tendance et d’influencer cette jeunesse pour qu’elle puisse être préservée.

Nous allons terminer notre entretien par deux petites questions :

D’abord, pouvez-vous nous dire quelques mots sur le programme des festivités 

La mosquée ne célèbrera pas ce 10ème anniversaire entre musulmans. Elle va ouvrir ses portes à tous nos concitoyens et leur proposera de participer à ces festivités. Un village culturel prendra place pendant 10 jours sur l’esplanade de la mosquée. Tout le monde sera le bienvenu pour participer à des ateliers, des animations, des moments festifs, des moments ludiques pour les enfants.

Nous rendrons également un hommage aux anciens de la grande mosquée. N’oublions pas que nous allons célébrer deux évènements : le 10ème anniversaire de l’inauguration de la grande mosquée de Strasbourg et le 40ème anniversaire de la création de la première mosquée strasbourgeoise située Impasse de mai.  Ces deux évènements en un représentent le travail fourni par nos anciens, des gens simples pour qui un lieu de culte était important. Nous leur rendrons hommage ainsi qu’à ceux qui nous ont quitté.

Conférences, projections, expositions, etc. seront au programme pour jalonner ces dix jours.

Où trouver ce programme ?  Voir le site de Grande Mosquée www.mosquée-Strasbourg.com

Dernière question : quels sont vos vœux pour l’avenir ? Pour cette mosquée ?

Mon vœu est que notre mosquée continue de servir, qu’elle continue à être au service des gens, musulmans et non musulmans, qu’elle demeure un lieu où on se sent bien accueilli. Ensuite, notre patrimoine, c’est notre jeunesse : il s’agit donc de préparer le citoyen de demain, de préparer la relève en laissant à cette jeunesse l’occasion de s’impliquer davantage, pas seulement au travers du bénévolat mais également dans la prise de décision. C’est là mon espoir pour l’avenir : que cette jeunesse ne se renferme pas sur elle-même mais continue le chemin de l’ouverture, du dialogue et de l’échange parce que c’est notre garantie à tous d’avoir un monde de paix. Et je crois que, avec la présence d’un imam jeune et dynamique, c’est une chose qui est envisageable.

[1] Écouter le discours sur la vidéo : http://cibr.fr/nodeorder/term/1/inauguration-de-la-grande-mosquee-de-strasbourg-discours-du-rabbin-gutman

[2] Cultes catholique, protestant luthérien, protestant réformé et juif

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