Les Annonciades Célestes, aventurières de Dieu, seconde partie

PUBLIÉ LE 19 avril 2021à 15:26:13 par sac_mar

Au mois d’avril 2021, nous avons fait la connaissance de Julie Piront, présidente de l’Association du Couvent des Annonciades Célestes. Avec elle, nous sommes allées à la rencontre des Annonciades Célestes dans une première partie consacrée à l’aspect historique de cet ordre. Ce mois-ci, nous la retrouvons pour évoquer la foi et la vie spirituelle de ces religieuses mais aussi sa rencontre avec une des dernières Annonciades Célestes.

Bonjour Julie, nous allons reprendre notre entretien et aborder maintenant la vie spirituelle des Annonciades Célestes et votre rencontre avec l’une d’entre elles.

D’abord, leur vie spirituelle: les jeunes filles qui devenaient Annonciades Célestes le faisaient-elles réellement de leur plein gré ?

D’après les archives très abondantes que les Annonciades ont laissées un peu partout en Europe, la plupart des témoignages montrent que la grande majorité d’entre elles rentrent dans l’ordre de leur plein gré, parfois même à l’encontre de leurs familles. En effet, du point de vue des familles, voir sa fille ou sa nièce rentrer dans cet ordre s’apparentait à une mort : la règle de stricte clôture passait, même à l’époque, pour quelque chose de très rigoureux. On disait que ces religieuses, comme bien d’autres, étaient considérées comme « mortes au monde », elles changeaient d’ailleurs de prénom, elles disparaissaient littéralement… Nous avons, nous, contemporains, de nombreux préjugés envers les ordres religieux : depuis des siècles, on imagine qu’une femme prenait le voile parce qu’elle y était obligée, parce qu’elle n’était pas jolie, qu’elle était pauvre, etc. En fait, c’était un vrai choix de vie avec, évidemment, toutes les nuances que l’on peut apporter au « choix » durant cette époque d’Ancien Régime… Par ailleurs, une sélection très rigoureuse avait lieu parmi les prétendantes qui souhaitaient entrer au couvent car il était impératif que la vie en communauté soit la plus harmonieuse possible.

Quel était le sens de cette vie cloîtrée ?

La clôture avait un sens spirituel très profond : en se coupant du monde, en se cachant, en se rendant invisible, les Annonciades Célestes nourrissaient leur dévotion pour le Verbe Incarné, pour Jésus qui est Annonciateur du salut de l’humanité. Leur objectif était de se réaliser spirituellement mais aussi de prier pour le salut de l’humanité. Elles se projetaient à la fois comme la Vierge, la Mère du Christ, et les épouses du Christ. Leur vêtement bleu et blanc était inspiré du vêtement traditionnellement octroyé à la Vierge, une couleur qui leur a valu le qualificatif « céleste ». Leur vêtement était même une clôture en soi, car elles utilisaient de longs voiles qu’elles rabattaient sur leur visage pour le dissimuler en présence des personnes extérieures à la communauté. A leur vêtement se superposaient d’autres clôtures. Ces religieuses étaient dans leurs cellules qui étaient dans le couvent, qui était dans les murs de l’enclos, qui était dans les murs de la ville…  La fondatrice de Gênes disait même « qu’on ne devait rien voir d’autre que le ciel » pour avoir une relation directe, donc privilégiée avec Dieu.

Les Annonciades Célestes était un ordre contemplatif et les sœurs suivaient un rythme quotidien bien défini : huit heures de prières par jour, alternant avec quelques moments de travaux manuels et de repos. Je pense que ces femmes avaient une quête profonde d’absolu et que ce mode de vie très sévère relevait pour elles d’une forme d’idéal.

Elles défendaient aussi la foi catholique à leur manière, n’est-ce pas ?

Oui, absolument ! Si l’on regarde la carte des implantations de ces couvents d’Annonciades avant la Révolution française, on a vraiment l’impression qu’une stratégie de « défense de la catholicité » s’était mise en œuvre, même si les sœurs n’en avaient pas forcément conscience : il y a là une ligne qui relie la mer Méditerranée à la mer du Nord (que les historiens ont désignée comme « la dorsale catholique ») et qui incarnait la zone de frontière des catholiques face aux protestants. Et il se trouve que les couvents des Annonciades (avec d’autres ordres religieux) formaient, par leur implantation même, une sorte de rempart, une succession de bastions catholiques face aux protestants. Ainsi, même en se retirant du monde, ces femmes démontraient une volonté forte de s’engager dans la défense de la catholicité.

Ensuite du point de vue de « leur vie de femme » si je puis m’exprimer ainsi, beaucoup d’entre elles trouvaient dans cette vie matière à s’épanouir. En effet, en devenant religieuses, même cloîtrées, elles s’affranchissaient d’une certaine manière de l’emprise masculine d’un père ou d’un mari. Elles pouvaient développer d’autres projets de vie que ceux liés à la maternité ou à la vie conjugale. Même si nous avons du mal à comprendre aujourd’hui que l’on puisse vouloir s’enfermer de manière volontaire, beaucoup de femmes trouvaient dans une vie religieuse la possibilité de vivre leurs aspirations spirituelles d’une part mais également de mettre à profit et de développer leurs compétences, leur intelligence.

Religieuses en procession à Joinville

Quand vous parlez de compétences, de quoi s’agissait-il ?

D’abord, c’étaient des écrivaines très prolixes car elles avaient la volonté de laisser les traces écrites qui aideraient non seulement à l’édification de celles qui allaient leur succéder mais aussi à nourrir la mémoire de leur communauté et de leur ordre. Après le décès de la fondatrice Marie Victoire Fornari en 1617, la communauté de Gènes a décidé dans les décennies suivantes de la faire canoniser. Mais pour cela, il fallait attester de miracles et les sœurs génoises se sont donc tournées vers les autres communautés pour savoir s’il y avait eu des miracles que l’on pouvait lui attribuer, ce qui a renforcé des liens avec cette « maison-mère ».  Très tôt, une correspondance s’est établie non seulement sur ce sujet mais aussi sur la manière de suivre la règle et de résoudre des difficultés qui pouvaient voir le jour dans les couvents. Il faut relever qu’aucune Italienne n’avait jamais mis les pieds au nord des Alpes. Donc, il y avait nécessité de se faire conseiller sur la manière d’aborder telle ou telle chose dans le strict respect de la règle de l’ordre.  A Joinville, nous avons la chance d’avoir des écrits datés de 1625 à 1959. Ils couvrent donc plus de trois siècles traversés par des guerres, des épidémies, des changements politiques. Ces textes nous livrent ce qu’était la vie quotidienne des religieuses et des informations sur elles. On y trouve les hommages rédigés à l’occasion des décès de sœurs où l’on faisait mention de leurs qualités humaines et spirituelles, mais aussi de leurs compétences particulières. C’est ainsi que nous savons que nombre d’entre elles avaient des talents de couturières, de jardinières, de pharmaciennes, de peintres, etc. Les Annonciades ont toujours essayé de faire le plus possible par elles-mêmes. D’une part parce que cela coûtait moins cher et d’autre part parce que cela évitait de faire rentrer un homme dans la clôture. Certaines d’entre elles ont été des « religieuses architectes » même si on n’a pas retrouvé les plans qu’elles ont réalisés.  On sait qu’elles avaient fait les croquis de leur couvent sur lesquels elles avaient dessiné l’agencement global des bâtiments dans un esprit très fonctionnel, sachant parfaitement de quels espaces elles avaient besoin. Dans les écrits qu’elles ont laissés, on voit qu’elles tiraient d’ailleurs une certaine satisfaction à ajouter que ce plan avait été soumis à des architectes masculins, parfois célèbres, et que « ce monsieur n’avait rien trouvé à redire » au plan présenté. C’étaient des femmes qui, face aux hommes (qu’ils soient évêques, architectes, notaires, …), ont fait entendre leurs voix, ont cherché à faire reconnaître leur légitimité.

Qui était la dernière Annonciade Céleste du couvent de Joinville ?

Je ne l’ai malheureusement pas rencontrée : sœur Marie Bernadette Stenger est décédée en 2017, à l’âge de 89 ans. Étant restée à Joinville après la fermeture du couvent en 1968, beaucoup de Joinvillois me parlent encore d’elle. En l’absence de nouvelles recrues depuis 1950, l’évêque de Langres a fait le choix difficile de fermer une communauté vieillissante qui n’était plus composée que d’une dizaine de sœurs. A la lecture de leurs écrits, on voit que les religieuses ont très mal vécu cette fermeture. Une partie d’entre elles sont parties à Langres qui a été le tout dernier couvent des Annonciades Célestes à fermer en 1984. Deux sœurs sont parties pour les couvents de Rome (toujours en activité) et de Barbarin (Espagne, fermé en 2016). Sont restées sur place la sous-prieure, trois religieuses et une sœur tourière*.

J’ai rencontré en 2010 les deux dernières sœurs de Langres qui vivaient dans une maison de retraite tenue par les sœurs de la Sagesse, à Saint-Loup-sur-Aujon : sœur Marie Agnès Pérard et sœur Marie Eliane Pillon, l’une décédée en 2013, l’autre en 2019. Elles se savaient être les dernières religieuses françaises de leur ordre, les dernières à écrire les dernières pages d’une présence quadri-séculaire en France. Lors de ma visite, je les avais prévenues que je viendrai avec un collègue masculin et cela ne leur avait absolument pas posé de problème. Elles nous ont reçu sans clôture et elles ne portaient pas de voile. Quand je leur ai demandé si le fait qu’il n’y avait plus de clôture à Saint-Loup était plus facile à vivre pour elles, elles m’ont répondu « que la clôture n’avait aucune importance et que la clôture était là » en pointant leur front. Cette clôture était complètement intégrée dans leur vie quotidienne : avec ou sans clôture physique, c’était pareil ! Lorsque je les ai questionnées sur les raisons de leur choix de devenir Annonciade Céleste, la plus âgée, Marie Eliane, m’avait répondu qu’elle avait voulu être carmélite mais que le curé de sa paroisse lui avait dit qu’elle n’avait pas la constitution physique pour le Carmel. Elle est pourtant décédée quasi centenaire !!!!

Communauté en partie 1936

Pour clore notre entretien, en quelques mots, que vous apporté et que vous apporte encore à vous, Julie, cette rencontre avec les Annonciades Célestes ?

Lorsque j’ai commencé à étudier ces religieuses en 2005, j’étais loin de me douter que j’allais les pister aux quatre coins de l’Europe, depuis la Belgique jusqu’en Italie, de la France jusqu’en Slovénie. Elles m’ont fait beaucoup voyager ! C’est grâce à elles qu’un jour j’ai débarqué à Joinville, petite ville de Haute-Marne dont je n’avais jamais entendu parler, et où je vis désormais. D’une certaine façon, les Annonciades Célestes m’ont emmené dans une aventure humaine, jalonnée de nombreuses rencontres, qui a impacté ma vie personnelle.

Le rachat de l’ancien couvent joinvillois par des amis en 2019 m’a offert l’opportunité de donner une tournure concrète à mes recherches universitaires, au travers des projets que nous menons avec l’association pour restaurer le bâtiment et valoriser l’histoire de ces religieuses qui ont tant de choses à nous raconter sur ce qu’était être femme à Joinville, du 17e au 20e siècle. Étudier les Annonciades Célestes m’a aussi conduite à m’intéresser à l’histoire des femmes, une histoire aussi riche que passionnante et qu’il est temps de faire connaître au plus grand nombre.

Tour des Annonciades de Langres

*Une sœur tourière assure le service du tour : il s’agit d’une sorte de tonneau en bois muni d’une ouverture pour y déposer des objets. On le fait ensuite pivoter dans l’épaisseur du mur pour que la personne de l’autre côté du mur puisse récupérer l’objet. Les sœurs tourières assuraient l’interface entre le monde extérieur et la communauté. Elles avaient leur propre logement, elles ne vivaient pas avec le reste de la communauté.

(Un grand merci à Julie Piront pour nous avoir accompagné à la découverte des Annonciades Célestes , merci pour son engagement et le bel échange qui est à la base de ce travail).

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